Pierre-Henri Deleau –  » Il en va des films comme il en va des gens  » (FIFO 2009)

Du 27 janvier au 1er févier, Pierre-Henri Deleau sera à Tahiti pour présider le jury de la 6ème édition du FIFO. Fondateur et directeur pendant 30 ans de la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes, il est également délégué général du FIPA* depuis 1987 ainsi que du Festival du film d’histoire de Pessac depuis 1990 – entre autres postes à responsabilités. On ne compte plus les festivals qu’il a créés et auxquels il a participé. Son parcours le place sans nul doute parmi les figures incontournables du paysage audiovisuel français.

Comment concevez-vous votre rôle de jury ?

Le réalisateur est un auteur. Être jury sous-entend qu’il faut essayer de déceler un style, une musique derrière une image qui est une pensée de l’auteur. Il faut rechercher derrière les images la pensée et non des produits. Il faut se demander si quelque chose vous touche, vous émeut, s’interroger sur l’émotion que le film a provoqué et sur la réflexion qu’il déclenche.

Un bon film se définit donc par l’émotion ?

Il en va des films comme il en va des gens que vous allez rencontrer. Il y a des gens que vous avez envie de connaître davantage et d’autres pas du tout. Il faut d’abord qu’un film vous touche d’une certaine façon. Soit que vous soyez totalement ébloui par la magie, l’histoire, soit que vous soyez ému par les comédiens, la mise en scène… Il s’agit de partir de l’image brute et essayer de rentrer dans le film, ou plutôt laisser le film rentrer en vous et s’interroger à ce moment-là sur ce qu’il a suscité.

Les carrières artistiques sont souvent le fait de coups de foudre ou de révélations. Est-ce qu‘il y a un film en particulier qui vous a poussé vers le cinéma ?

J’ai commencé à découvrir le cinéma quand j’avais 17, 18 ans. Je voyais énormément de classiques : Citizen Kane de Orson Welles, La nuit du Chasseur de Charles Laughton ou des films de Vsevolod Poudovkine, qui m’ont totalement ébloui. Je ne pourrais pas citer un film plutôt qu’un autre, j’en ai tout de suite 10, 15 qui me viennent à l’esprit. Brusquement, j’ai compris que le cinéma était un art, et je suis « tombé en amour » avec lui comme disent les Québécois, avec les images plutôt.

Vous avez collaboré à quantité de festivals, pourquoi avoir accepté de participer au FIFO 2009 ?

Je trouve formidable d’aller faire un festival dans ces îles si éloignées de la métropole et je suis curieux de voir le regard que des gens que je ne connais pas vont porter sur des documentaires venus des quatre coins de la zone Pacifique. Cela m’intéresse particulièrement et je suis extrêmement content de faire partie du jury de cette nouvelle édition.

Justement, vous avez un regard aguerri sur le cinéma français, mais quel regard portez-vous sur le cinéma océanien ?

C’est très difficile à dire car c’est un petit peu par hasard que j’ai découvert au cours des dernières années des films et des documentaires qui venaient de Nouvelle-Zélande, d’Australie et finalement très peu de Polynésie Française, où la production est peu développée. J’espère qu’elle va s’accroître grâce aux nouvelles technologies… Car je pense qu’il y a une autre musique, un autre style dans ces films, que je suis ravi de pouvoir découvrir.

Ca va donc être une initiation pour vous ?

Absolument. Tout comme lorsque vous allez dans un continent inconnu, que vous visionnez un film et que vous observez la manière dont les gens réagissent. En fonction des publics, la perception change. Donc je vais voir comment ça se passe à Tahiti et l’osmose qui peut se créer entre les œuvres qui vont être présentées et le public qui va les regarder.

Qu’est-ce qu’il faut pour bien juger un documentaire lorsque l’on arrive ainsi en zone inconnue?

Il faut avant tout être disponible. Ça sous-entend mettre de côté ses préjugés et surtout ne s’attendre à rien, sinon à être surpris. Chaque fois qu’un nouveau film commence, je suis très excité, je me dis que ça va être un chef d’œuvre. Souvent ce n’est pas le cas, mais j’espère quand même d’être surpris. Quand ça arrive, c’est le bonheur absolu. Il n’y a pas de recette pour faire des chefs-d’œuvre. Chaque film est inconnu et a sa propre musique ; il faut essayer de trouver la musique du film. Moi, c’est ce que j’attends : découvrir des musiques inconnues.

Qu’est-ce qu’il faudra au documentaire pour gagner votre préférence ?

Il n’y a pas de critère. Il peut y avoir des films maladroitement filmés mais incroyablement touchants – et on oublie que c’est maladroitement filmé ; et des films techniquement impeccables sur lesquels vous ne ressentez rien du tout, où il n’y a pas de style, ni de ton révélant un auteur. Tout est question de ressenti ! Je suis plein d’espoir et formidablement curieux à l’idée de découvrir la Polynésie.

Le FIFO 2009 portera un regard particulier sur l’arrivée du numérique en Polynésie. En tant que délégué général du FIPA*, vous vous inquiétez de voir à la télévision de moins en moins de programmes réflexifs. Comment envisagez-vous l’arrivée de la TNT* dans un Pays jusque-là un peu préservé ?

Trop d’images tuent l’image. Les gens doivent apprendre à zapper intelligemment. Il y a des chaînes racoleuses épouvantables comme TF1 ou M6 en France, mais il y a aussi des chaînes qui respirent, qui ne présentent pas n’importe quoi n’importe comment, qui ne courent pas après l’audimat. Il est intéressant d’avoir la possibilité de voir ailleurs, de trouver des programmes qui donnent à réfléchir au milieu de toute cette offre.

Est-ce que cela ne risque pas de révolutionner le paysage audiovisuel et plus largement la vie sociale ?

Plus il y a d’images qui viennent des quatre coins du monde, plus on apprend la différence. Et quand on découvre les différences, on apprend aussi, j’espère, la tolérance. Il n’y a pas une seule vérité, il faut savoir faire le tri. Le goût se forme ainsi. C’est à chacun d’affirmer sa pensée face à l’image qui lui est proposée.

* FIPA : Festival International des Productions Audiovisuelles

* TNT : Télévision Numérique Terrestre

Les autres membres du jury :

Laure ADLER (présidente d’honneur) Ecrivain, productrice

Geoffrey DANIELS Vice président de National Geographic

Susan MACKINNON Réalisatrice

Annie GOLDSON Réalisatrice, présidente du syndicat des réalisateurs néo-zélandais

Vilsoni HERENIKO Réalisateur, Directeur du Center for Pacific Islands Studies et professeur à la School of Pacific and Asian Studies, à Hawaii.

Elise HUFFER Conseillère en Culture au Département du Développement Humain du Secrétariat de la Communauté du Pacifique

Emmanuel KASARHEROU Directeur de l’Agence de Développement de la Culture Kanak au Centre Culturel Tjibaou en Nouvelle Calédonie

Stéphane MARTIN Président du Musée du Quai Branly

Jean MINO Directeur général de Canal France International

Jean-Marc PAMBRUN Directeur du Musée de Tahiti et des îles

Dany PANERO Directrice générale du GIE Tahiti Tourisme

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