Documentariste : écrire son regard sur le monde

Rencontre avec Franck Philippon, scénariste pour la télévision et le cinéma et Benjamin Picard, scénariste, réalisateur et producteur.

Si le documentaire n’en est encore qu’au stade embryonnaire en Polynésie, sa récente émergence soulève les questions de sa particularité. Pour écrire un documentaire, il faut avoir envie de livrer son point de vue sur le monde et être capable d’organiser la réalité pour la retranscrire. Voici un aperçu du métier de documentariste avec deux professionnels : Franck Philippon, qui a écrit de nombreux scénarios pour la télévision française et le cinéma et Benjamin Picard, qui travaille à Tahiti.

« Un documentaire c’est ordonner le monde ».

Franck Philippon a signé trois films en tant que scénariste : «A ton image» en 2004, «Chrysalis» en 2007 et «Divorces !», actuellement en tournage. En télévision, c’est surtout dans la création de séries qu’il s’est illustré : «La Crim’» en 1998, «Le lycée» en 2001 et «Alice & Charlie» en 2006. L’année dernière, il a également adapté, pour le petit écran, le célèbre roman de Marc Lévy, «Où es-tu ?».

Quelle est la particularité de l’écriture documentaire ?

Dans l’écriture documentaire, on essaye de raconter le réel tout en lui donnant un sens. Il ne s’agit pas simplement d’aligner les faits, mais de faire en sorte que la manière dont on les aligne donne du sens à une réalité qui n’en a pas nécessairement à première vue. Quand on est documentariste, on a une matière (des heures et des heures de plans), qu’il va falloir à un moment trier, organiser et monter. Automatiquement, dans les choix que l’on va faire, on exprime notre point de vue. Le documentaire, c’est justement ça : un point de vue sur le monde.

Est-ce que l’écriture documentaire demande des qualités particulières ?

Une curiosité énorme par rapport au monde réel, aux choses et aux gens. Une envie de raconter dans un principe de générosité. Il ne faut pas avoir trop d’idées préconçues. Ensuite il faut de l’obstination, de la conviction, mais je crois que c’est surtout une envie de regarder le monde tel qu’il est et de le transmettre. Ce n’est pas toujours très agréable, ni forcément évident car il y a des choses que l’on n’a pas envie de voir.

Il faut donc pouvoir prendre suffisamment de distance pour montrer les choses, même celles que l’on n’a pas envie de voir ?

Oui, je pense. Il y a un jeu très subtil entre le fait de savoir à peu près ce que l’on veut dire, d’avoir un point de vue, et d’être capable de confronter ce point de vue à une réalité qui est beaucoup plus compliquée et qui parfois vous contredit. Il faut accepter cette possibilité et donc être capable de se remettre en question ; tout en veillant à rester du côté de la réalité et pas de l’idéologie.

Ça veut dire pouvoir rester humble ?

Il faut avoir une très grande humilité et en même temps, c’est aussi une histoire de point de vue. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’être à la disposition de la réalité en restituant ce que l’on a vu ou compris. C’est plus que de la restitution ; c’est de l’organisation. Donc c’est quand même un point de vue, mais qui doit être suffisamment humble et adaptable, curieux et généreux pour être capable de ne pas rester sur des présupposés ou des idées préconçues. Parce qu’à chaque fois que l’on arrive sur une réalité, de toutes façons, c’est avec son propre regard, ses propres convictions… Voilà toute la difficulté.

Franck Philippon donnera une conférence dans le cadre du FIFO sur les films à cheval entre fiction et documentaire, ces films qui doivent faire face à un double défi : à la fois donner du sens au réel, en tant que documentaire (racontant le réel) et en même temps en tant que film (œuvre de fiction), pour montrer les différences dans le récit, les outils et les enjeux de chacun.

Où et quand ?

Benjamin Picard, « le documentaire est un pari »

Benjamin Picard a déjà réalisé deux documentaires en Polynésie et travaille actuellement sur un troisième. Il nous livre sa vision du métier.

« Le documentaire c’est une façon de voir le réel et de le faire voir. C’est un peu un pari, car lorsque l’on écrit un scénario pour un documentaire, on ne peut pas être sûr de la manière dont vont se dérouler les choses, on ne peut pas savoir à l’avance ce qui va se passer. Finalement, ça paraît presque incongru de vouloir écrire un scénario de documentaire. Il s’agit plus d’écrire dans les grandes lignes ce que l’on a envie de dire, ce que l’on espère voir… Et heureusement, la réalité est souvent bien plus intéressante que ce que l’on avait imaginé au départ. Ce qu’il y a surtout de spécifique dans l’écriture d’un documentaire, c’est que l’on va y mettre son intention : quel point de vue on a sur le sujet, comment on voit les choses et comment on va les montrer ? Le documentaire, c’est un peu une introspection : il faut aller visiter au fond de soi-même et expliquer ce que l’on a envie de faire. C’est vraiment une vision personnelle, un regard qualifié, un témoignage avec une valeur ajoutée. Contrairement à un reportage, le documentaire n’est pas là pour expliquer, il ne se justifie pas. Il y a une grammaire cinématographique dans le cadre du documentaire, alors qu’il y a une écriture journalistique dans le reportage. Pour faire un documentaire, je crois qu’il faut savoir rester humble pour pouvoir s’adapter à la réalité et pour ma part, j’essaye d’être le plus discret possible ».

Comment devenir documentariste ?

ll n’y a pas de « diplôme » strictement requis pour accéder à ce métier. Cependant, plusieurs écoles et universités en France y préparent (l’Ecole Supérieure de Réalisation Audiovisuelle, l’Ecole Supérieure libre d’Etudes Cinématographiques, les Universités de Poitiers et Grenoble 3 préparent à un Master documentaire de création, etc.). Mais une pratique auprès de réalisateurs professionnels reste la meilleure des portes d’entrée !

Toute la liste des formations du secteur audiovisuel sur http://www.formation-culture.com

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